Peau, strates, stèles

Lèvres aussi.
 

Mais d’abord, et toujours, revenir aux Stèles de Segalen, à ces lèvres invisibles, à ce baiser secret des stèles retournées, à ce baiser sous la peau qui grave les traces immémoriales. Baiser de la trace à la terre, lèvres oubliées, bouche bée dans l’ombre.
 

Tombe ouverte de la mémoire sous la peau du visible, antre d’oubli pour une règle insoupçonnable.
 

Ainsi la peau s’érige en stèle, la mémoire s’embrase et s’embrasse en se stratifiant dans son propre oubli, s’ouvre à sa propre disparition.
 

" Certaines, qui ne regardent ni le sud ni le nord, ni l'est ni l'occident, ni aucun des points interlopes, désignent le lieu par excellence, le milieu. Comme les dalles renversées ou les voûtes gravées sur la face invisible, elles proposent leurs signes à la terre qu'elles pressent d'un sceau. Ce sont les décrets d'un autre empire, et singulier. On les subit ou on les récuse, sans commentaires ni gloses inutiles, - d'ailleurs sans confronter jamais le texte véritable : seulement les empreintes qu'on lui dérobe " 1.
 

Ainsi la disparition signe le milieu, le lieu par excellence. Disparition : noyau de notre être, signature de l’invisible dans la forme de notre existence. Hantise de la disparition comme décret de l’invisible en nous.
 

Ainsi la mémoire n’est vive que de s’enfoncer elle-même dans le vortex de l’oubli. La mémoire vit de son propre silence, de sa propre ruine, et il est vain de vouloir la retourner comme ces stèles qui confrontent la terre, dans l’espoir de lire enfin le texte véritable. Il n’y a pas de texte véritable de la mémoire, il n’y a que la hantise de sa disparition et les ruines sans fin reconquises.
 

Or il n’est pas de disparition sans traces ni décret, il n’est pas de disparition sans empire. Cet "autre empire, et singulier", bien sûr, est celui-là même que l’artiste veut saisir. Or il faut bien que le non figuré se figure, que la disparition transparaisse. Comme transparaissent, au travers de la peau, à même son diaphane, nos lignées disparates, les apparences de leurs disparitions.
 

Or le milieu n’est pas le centre. Il est bien plutôt l’évanescence, l’écart à soi de tout centre. Le lieu par excellence est la perte du lieu, son enfoncement dans l’abîme terrestre. Les repères cardinaux s’y noient et tout commerce devient impossible, avec l’évanescent il n’y a ni échange, ni égalité. On le subit ou on le récuse. On le force pour lui dérober d’improbables empreintes.
 

Tout est dit. L’opération de l’art ne sera qu’empreintes dérobées.
 

Mais à quoi ? A la douleur, à l’horreur d’être né, au renversement de la stèle même. Car on supposera sans doute que la stèle fut un jour dressée, qu’il y eut d’abord l’érection anticipant notre jouir et notre résurrection, comme la peau vierge aura précédé la morsure de la trace et de l’oubli. On le supposera à tort.
 

Rien ne précède la disparition. Rien ne précède l’oubli comme lieu natal de la mémoire. La stratification de notre peau est dans ses stèles mêmes.
 

Il faut donc venir à l’opération de Patricia Swidzinski. Opération mystérieuse et secrète, qui confronte la disparition.
 

Et d’abord celle de soi, puis de l’autre, ou l’inverse. De soi comme autre, de l’autre comme soi. Au commencement est l’autoportrait et son infini délitement, la mise en abîme de soi dans l’autre et de l’autre en soi. On connaît ces autoportraits qui guettent et captent le lent effacement de l’image de soi, le lent travail de la mort à travers le temps sur les traits du visage. Chez Patricia Swidzinski il s’agit de tout autre chose. La mort a déjà eu lieu, l’image de soi a déjà disparu. Il s’agit au contraire de capter la remontée de la disparition au ras de l’image, comme si le visage s’engendrait à partir de sa propre disparition. Il ne s’agit pas de la singularité qui s’efface avec le temps pour aller vers quelque universel, mais du peu de singularité qui émerge de la disparition antérieure et qui, depuis un temps aboli, nous égale aux morts. Vivants, et dépecés à l’avance de nos peaux successives, nous égalons les morts dans une lumière rasante. La même opération fait ressurgir les morts dans un miroitement de fantôme, et surgir le visage des vivants dans une paix d’après mort, en vertu d’un supplice qui aurait cessé de faire souffrir, puisque victime et bourreau ne font qu’un, à jamais non réconciliés dans le face à face qui les délite.
 

Javellisation. C’est dans l’opération même que les strates ont lieu, et les délitements de l’objet n’en sont que les traces ou l’ombre portée - ombre du moi disparu portée sur l’objet devant soi. Reportée sur le temps de vie depuis le temps de disparition. Et s’il n’est de vie que de mémoire (deux films récents évoquent ce que serait une vie sans mémoire : Novo et L’Homme sans mémoire – dans ces films, la mémoire des autres comme leur amour deviennent à leur tour l’ombre troublée de cette amnésie singulière), la mémoire est l’ombre de sa propre disparition. Soit donc à capter cette ombre dans un temps retourné, qui engendrerait après coup la naissance depuis la disparition. Saisir la vie par la racine est alors à prendre à la lettre. Une racine rongée d’une singulière soude et nourrie d’une amère sève. Comme si soude et sourdre s’entremêlaient.
 

Javel, eau pure et sans concession de la mémoire, révélateur de son vrai travail inversé. Trempage des sens et de la représentation dans le bain de javel qui met à jour, par delà les formes, leurs racines plus que réelles. Prenez une image photographique, la vôtre ou celle d’autrui (singularités arrachées de justesse à l’oubli, à l’immense abolition qui efface du monde la plus grande partie de ce qui aura existé, des visages ayant vécu et de leurs états successifs), numérisez, faites-en tirage d’encre puis copie sur quelque machine à photocopier, collez sur quelque support de votre choix, papier, carton ou verre. Faites tremper dans un bain d’eau de javel pure pendant un temps variable à déterminer selon le résultat cherché (de quelques heures à quelques jours), pour un effet en partie de hasard et peu à peu maîtrisé, selon le degré de cristallisation et de rongement du papier, la nature de l’image et du support, et des processus chimiques qui s’ensuivent. Car ces processus ne détruisent pas, contrairement à ce qu’un naïf pourrait croire, mais révèlent et métamorphosent : révèlent l’invisible sous-jacent aux images, métamorphosent le simple souvenir en vision de l’ailleurs qui nous habite. Littéralement ils cristallisent des franges et des bords, un miroitement d’au-delà, une profondeur du papier, qui se profilent, selon les angles et les lumières, plus ou moins fugacement. Fragilité de ces cristaux engendrés sur la pellicule morte et la peau de papier dépecée, diffractant étrangement la lumière, comme si ces ruines d’images voyaient naître, entre apparition et disparition, une vie nouvelle surgie de cet “autre empire“ qui n’est ni celui d’outre-tombe ni celui d’ici-bas, mais leur entre-deux. Un empire fractal où les vivants et les morts se rencontrent sur le seuil d’une nouvelle germination.
 

Telles certaines photographies laissées à toutes les intempéries sur les tombes, ou les portraits du Fayoum parlant, à travers leur pellicule transparente et profonde comme un lac, d’un empire singulier où les visages sont à la fois abolis et définitivement présents, le regard de ces portraits ré-engendrés du néant par Patricia Swidzinski nous atteignent avec la certitude d’habiter désormais le clair- obscur de la mémoire, dans une éternité immanente d’où rien ne pourra plus les déloger. Aussi ce qu’il y a de plus fugace et de plus insaisissable dans la disparition vient-il à se stabiliser dans la vision d’êtres calmes et tranquilles ensevelis sous leur pellicule de cristaux, telle l’eau paisible du Léthé.
 

Ainsi Eurydice n’aura pas entièrement disparu à notre regard. Ainsi l’autre empire se rend présent dans sa disparition même, ni au-delà ni en-deçà, mais très exactement dans le demi-jour de l’écran semi-liquide des cristaux.
 

Encore faut-il, pour saisir ce clair-obscur de la mémoire, une pénombre bienfaisante et discrète où ces visages d’entre-deux apparaissent et livrent leurs secrets, telle, après l’éblouissement solaire, l’entrée dans une grotte ou une fraîche chapelle où l’œil d’abord aveuglé s’accoutume peu à peu aux images gravées sur les murs ou disséminées en fresques dans les angles et jusque sur nos têtes pour former coupole, avec tous ces petits miracles de la matière écaillée et transfigurée par la longue humidité du temps.
 

Alors se dessine, par les effets d’un montage où le hasard a sa part, une sorte de grand arbre généalogique de la mémoire, où nous sommes soudain convoqués d’appartenir, quelles que soient nos origines, pour notre troublante et tremblante émotion.
 

De même alors les villes que nous habitons et les paysages que nous parcourons. Il suffit d’un plan du vieux Lorgues ou de l’image d’une antique fontaine, soumis à l’opération décrite précédemment, pour dresser la stèle d’un immémorial effacement où nous voyons en réalité s’élever jusqu’au ciel de la disparition blanche l’histoire pâlie des chemins que nous parcourons jour après jour sans le savoir, ensevelis sous nos tracés quotidiens. Il y a ici quelque chose qui ressemble à l’opération de Jochen Gerz gravant à l’envers des pavés de la place du parlement de Sarrebruck les noms de tous les cimetières juifs disparus 2, traces que nous piétinons dès lors à notre insu, à la manière encore une fois de ces stèles renversées qui confrontent la terre de leur sceau et dont nous ne pouvons que subir le décret invisible. Décret de l’histoire, décret de la disparition, douleur illisible et présente des lèvres refermées.
 

Il suffit encore d’une grande écharpe de filets de pêcheurs jetée en travers d’un paysage aride de Provence, pour changer celui-ci en strates de mémoire humaine, en surgissement d’un passé d’acte et de travail.
 

Il suffit enfin de découper en fragments égaux la vaste beauté impressionniste d’un paysage lumineux un jour d’été, puis d’accrocher les uns à côté des autres ces fragments au vent de notre regard, à la manière de ces petits morceaux de papier d’argent qu’on accrochait jadis dans les champs afin d’accompagner de leurs scintillements les épouvantails à moineaux, pour que notre respect ancestral des paysages et de leur représentation peinte se trouble d’un trouble de mémoire qui cesse d’innocenter purement et simplement notre vision naïve du monde. A la manière dont Freud s’écriait, le jour où il foula pour la première fois l’Acropole d’Athènes : " Ce que je vois là n’est pas réel !"  Pas réel au sens de ce que nous prenons d’habitude pour innocente et fixe réalité, mais bien réel au sens de cette autre réalité que le trouble de mémoire soudain révèle, empreintes dérobées à ces stèles retournées, au décret de cet empire invisible qu’à son tour, ici même, l’œuvre de Patricia Swidzinski vient confronter en nous y convoquant.

 

Claude RABANT

"Espaces de mémoire", Cahier de l'Artothèque Antonin Artaud n°34, Marseille, 2003


 
Victor SEGALEN, Stèles, Poésie / Gallimard, p. 26.
Œuvre intitulée : 2146 pierres. Monument contre le racisme, 1993.
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